Mai 2007
Je rentre du boulanger ce matin, comme presque tous les matins de la semaine. Le week-end, c'est lui qui va chercher le pain et ramène des croissants en même temps. Cela fait un mois que je me suis installée chez lui, et c'est toujours le bonheur. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes comme on dit. J'ai démissionné, de toutes façons mon boulot était nul. Pour l'instant, je ne retravaille pas, mais j'ai de quoi m'occuper, je redécore l'appartement : activité de femme oisive et entretenue, mais j'assume totalement. On voit bien qu'il vivait en célibataire, il ne m'a pas menti... j'ajoute ma touche petit à petit, je m'intègre dans sa vie, dans son paysage, sans rien brusquer, doucement, délicatement. Il est heureux je crois, et moi aussi je suis heureuse. Je prends le courrier dans la boîte aux lettres. C'est une de mes missions, jeter toute la publicité. C'est assez simple, même si des fois, j'ai à faire à des lettres qui sont de la publicité cachée, mais j'ai appris à regarder les tampons et l'expéditeur... C'est pour ça que je l'ai vu toute suite... cette lettre qui venait de notre ancien collège... lieu de notre première rencontre certes, mais lieu que j'aurais préférer oublier... et plus dangereux encore... cette lettre venait plus précisément de l'amicale des anciens élèves de notre ancien collège... la menace se précisait, même si je ne savais pas encore exactement de quoi il s'agissait. Il n'a pas l'air de se souvenir particulièrement de moi à cette époque, mais moi, mes souvenirs sont encore bien présents, et il est absolument hors de question que ma vie d'avant me rattrape aujourd'hui alors que je suis en train de me construire un bonheur parfait. Je ne veux pas être confrontée à se passé et surtout je ne veux pas qu'il me voit telle que j'étais quand j'étais au collège. Je n'ai aucunement l'intention de le faire fuir. Je ne suis pas folle.

C'est à partir de ce moment que je me suis rendue compte que de plus en plus je ne supportais pas qu'il ait une vie en dehors de moi. Je suis jalouse de la moindre seconde qu'il passe à écrire à quelqu'un d'autre que moi, à parler à quelqu'un d'autre que moi, même à penser à quelqu'un d'autre que moi.
Bien sûr, je suis jalouse de toutes les filles qu'il peut rencontrer dans sa vie, que ce soit ses collègues de travail qui passent tellement de temps auprès de lui, ou que ce soit les filles qu'il croise dans la rue, toutes ces filles, ces femmes... L'idée qu'il puisse avoir envie d'une autre que moi m'est douloureuse à un point... Évidemment, elles sont toutes si belles, mieux que moi bien sûr, et je suis certaine que si ce n'est aujourd'hui, un jour il en aura assez de moi, assez d'être toujours avec la même, si terne et si connue finalement. Il n'a même pas besoin de se battre pour m'avoir et il le sait, je ne peux rien lui refuser, je suis toute à lui. Un jour il en aura marre de la facilité, il voudra un défi, il voudra conquérir une femme, il voudra faire des efforts pour qu'elle ait envie de lui.
Mais je ne supporte pas non plus qu'il ait des amis que je ne connaisse pas. Je lui fais confiance, bien sûr, ce n'est pas ça. Ça doit être à moi que je ne fais pas confiance... J'ai peur de chaque moment qu'il passe loin de moi, j'ai peur que cela nous éloigne, que cela l'éloigne de moi. C'est ridicule, mais j'ai peur qu'il m'oublie, j'ai peur que si je ne suis pas à ses côtés, il ne ressente plus la nécessité de ma présence. Je suis idiote, je le sais, mais je ne peux pas m'en empêcher. Je sais que je vais finir par l'étouffer. Pour l'instant, il ne dit rien, il cède à tous mes caprices, mais jusqu'à quand?
Mais si je ne pouvais le laisser y aller sans moi, je ne pouvais pas non plus laisser cette réunion avoir lieu avec tous ces gens qui ne manqueraient pas de me reconnaître, qui ne manqueraient pas de se souvenir de l'adolescente que j'avais été. Je n'ai aucune envie de me retrouver confrontée à ça alors que j'arrive tout juste à m'en sortir. Je dois empêcher cette réunion d'avoir lieu, et si je ne peux pas empêcher cette réunion, je dois les empêcher d'y venir...
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