Lundi 7 avril 2008
Juin 2007



Bon, ma décision est prise, je vais me débarrasser des gens susceptibles de me reconnaître. Avant tout, soyons méthodique. Je suis quelqu'un de très organisé, c'est une de mes qualités principales. Une bonne organisation est à la clé de nombreuses choses. Quand on veut réussir, il faut s'en donner les moyens. Concrètement, comment vais je m'y prendre? Bon, il faut que je retrouve ma photo de classe de cette année là. Ça devrait être faisable, quand même... J'ai du ranger ça dans une boîte. Après plusieurs heures de recherche, je n'avais toujours pas mis la main dessus. Comment est-possible? Où est cette satanée photo? Soudain j'entendis du bruit, je regardai ma montre. Quoi? Déjà? C'était lui qui rentrait, mon amoureux, et moi j'étais là, assise par terre au milieu de cartons ouverts, renversés pour certains... Il entra et me vit dans cet état. « Mais qu'est ce qui se passe ma chérie? » me demanda-t'il. Mais là, j'eus soudain un éclair de génie. Mais oui cette photo était restée chez mes parents. Je me relevais, joyeuse tout à coup. Il ne dit rien quand je lui expliquai que j'avais besoin d'aller chez mes parents pour le week-end. Il était vraiment très compréhensif, il ne montrait jamais d'impatience face à mes lubies. Il devait se dire que j'étais comme ça, pas très équilibrée. Je l'aimais encore plus de m'aimer malgré tout. Une fois récupérée cette fameuse photo, je m'effondrai à nouveau : comment retrouver les personnes que je cherchais? C'est lui qui me donna la réponse, quand il me précisa qu'il était d'autant plus important qu'il aille à la réunion car il était le trésorier de l'association des anciens élèves. Parfait! Il avait donc quelque part dans ses affaires les coordonnées de tous les anciens élèves... Bon, il fallait maintenant dénicher ces coordonnées, et de manière discrète si possible... J'allais attendre qu'il s'absente et fouiller dans son bureau. Ça ne devait pas être trop dur à trouver. J'imagine que quand on travaille dans un ministère, il y a des choses certainement beaucoup plus confidentielles que les adresses de ses anciens camarades de collège. J'avais raison, la liste était très facile à trouver... posée sur son bureau. Il avait du s'en servir pour faire les comptes récemment.


Au fil des semaines qui passaient, je mettais au point tout mon plan, détail par détail. Je me documentais sur la manière de se débarrasser des personnes gênantes. Après les adresses des anciens élèves de ma classe, il était facile de se procurer toutes sortes d'informations sur eux. Avec Internet, je retrouvais facilement pour la plupart d'entre eux, la profession qu'ils exerçaient, s'ils étaient mariés, s'ils avaient des enfants, bref ce qu'était devenue leur vie. Je décidais de faire la liste des personnes à visiter. Je commencerais par mon ancienne meilleure amis. Je devais savoir si tout était encore évitable, avant de commettre l'iréparable. Je devais savoir si c'était nécessaire de les supprimer. Après tout si personne ne se souvenait, il n'était nul besoin d'agir, il suffirait de feindre de ne rien se rappeler de ces années collège, du genre « Ah bon, on était dans la même classe, je ne me souviens plus... tu es sûre? Le temps passe vite... ». Si la première de la liste ne se rappelait pas de moi, il était encore temps de tout arrêter et de détruire mon plan à jamais. Personne ne serait au courant de ce que j'ai préparé finalement. Je n'en pouvais plus d'espérer que mon visage ne lui rappelle rien. Je décidais donc d'aller la voir au plus vite. Je le jure, la première fois, c'était vraiment pour me protéger que j'y suis allée... j'avais peur qu'elle me reconnaisse si je la croisais à cette réunion d'anciens élèves... et alors, tout aurait recommencé... en fait, elle ne se souvenait pas de moi, ou si comme ça, sans plus, « tiens on était au collège ensemble, c'était sympa, tu te rappelles? »... elle a oublié!!! Comment peut'on oublier quelqu'un qu'on a vu tous les jours pendant des années? Je ne comprends pas. Je garde un souvenir de chaque personne qui a été dans ma classe, que ce soit son nom, son prénom et même son visage pour la plupart. En tous cas, je me souviens de chaque personne de cette classe particulièrement, je me souviens de tous les visages dont aucun n'a jamais été amical pour moi.


Ce que je désirais était arrivé, je ne l'avais pas marqué plus que ça. Normalement j'aurais dû abandonner le plan, j'aurais dû tout arrêter à cet instant où elle ne s'était pas rappelée. Mais je l'ai encore regardée et je me suis rappelé moi...alors j'ai décidé de la tuer... ça n'a pas été si dur que ça... j'avais tellement de soufrance et de haine en moi, ce n'est pas comme si je tuais une innocente... c'est une de ceux qui m'ont rejeté, humilié, rabaissé plus bas que terre... J'aurais pu comprendre qu'elle se soit laissée entrainer, elle n'était pas vraiment méchante, elle... Si elle avait gardé ne serait ce que le début d'un regret, j'aurais pu lui pardonner et tout aurait été évité. Mais là, elle faisait partie des gens qui s'étaient tant moqué de moi pendant des années et qui m'avaient fait souffrir pendant longtemps, très longtemps, pendant toutes ces années après où j'ai cru que je n'étais pas assez bien pour qu'on m'aime, pour qu'on me respecte. J'ai mis des années à me reconstruire, à m'accepter telle que je suis... Oui, des années... J'étais en colère contre elle, parce qu'elle n'avait pas mesuré tout ce mal que qu'elle m'avait fait et parce que ça ne l'avait jamais empêché de dormir ces dix dernières années. J'étais en colère parce que ce qui avait compté pour moi, n'avait pas compté pour elle, parce que c'était moi la victime et que je me sens plus coupable qu'elle et que tout les autres. Oui, je me sens coupable de n'avoir rien fait pour que ça s'arrête, je me sens coupable de ne pas m'être défendu, de les avoir laissé faire. Et pour elle, c'était sans importance, c'était dérisoire même. Comme si mes soufrances n'avaient pas existé, comme si ça n'avait pas compté... et bien pour moi, ça a compté... alors je l'ai tué... je voulais la tuer pour me protéger, je l'ai tuer pour me venger, parce qu'elle m'avait oublié... et c'est là que j'ai décidé... cette réunion n'aurait jamais lieu avec eux... Je vais tous les tuer, tous ceux qui m'ont blessé, même et finalement surtout s'ils ne s'en rappellent pas...


La seconde sur ma liste était la fille populaire de cette classe, celle que tout le monde aimait alors qu'elle n'avait rien de plus que les autres. Elle, elle qui m'avait manipulée, qui avait fait semblant de s'intéresser à moi, elle serait la suivante. Cette fille était machiavélique. Elle s'était servi de moi. Elle le payerait, aujourd'hui. Une de celle que j'ai le plus détestée... une de celle qui m'avait le plus fait souffrir. Aujourd'hui, c'était elle qui allait souffrir. J'en riais d'avance, elle pourrait me supplier, mais non j'exécuterais ma vengeance, froidement, parce que finalement, j'avais toujours su que ça se terminerait comme ça. Elle ne pouvait pas rester impunie. Si la vie s'était chargé d'elle, je ne sais pas, un bel accident de voiture où elle aurait perdu toute sa famille et dont elle serait sortie pas miracle vivante mais tétraplégique... ou non, une maladie incurable, mais qui dure longtemps, une maladie dégénérescente comme une sclérose en plaques... sinon, je me serais contentée d'un mari alcoolique, violent et d'enfants délinquants... Mais non, il a fallu qu'elle ait de la chance, un beau et riche mari, deux enfants beaux et intelligents... il n'y a pas de justice... dans la vraie vie, Cendrillon ne s'en sort pas, ce sont les demi-soeurs qui épousent les princes charmants, qui se marient ou beaucoup d'enfants et roulent en 4X4, pendant que Cendrillon elle finit sa vie toute seule, parce qu'en plus de pas avoir de pognon et d'avoir été maltraitée, elle est moche... bah oui, faut bien une raison pour être le souffre-douleur. Quelque part, ils le cherchent un peu ces vilains petis canards, ça leur permet d'exister, d'expliquer que devenus grands ils fassent une dépression. On leur rend service en les martyrisant... et puis martyriser, c'est un bien grand mots, quelques brimades, ça n'a jamais tuer personne, ça forge le caractère comme on dit...


Aujourd'hui, c'est moi qui vais lui rendre service... je vais la tuer... pour tout ce qu'elle m'a fait cette espèce de garce... et oui, ça me fait rire... de voir comment la situation s'est inversée... sauf qu'aujourd'hui on ne joue plus, c'est pour de vrai, et elle va mourir... c'est vraiment jubilatoire, si elle savait à quel point la situation est jouissive... mais elle le sait, j'avais oublié qu'elle savais ce que c'était de faire souffrir quelqu'un comme ça, sans raison, pour te distraire, parce qu'il était là au mauvais moment, parce que sa tête ne te revenait pas... et bien elle allait crever comme un animal... je serais là pour la regarder jusqu'au bout, pour qu'elle n'en réchappe pas et pour savourer ce moment où moi, la nulle, celle à qui personne ne parlait que pour s'en moquer, et bien là aujourd'hui c'est elle, c'est moi qui ai le pouvoir... c'est moi qui ait la seringue entre les mains... Je vais lui injecter une bulle d'air dans ton sang et elle va mourir... et oui... et personne ne se demandera jamais comment c'est arrivé... personne ne m'attrapera jamais, c'est dommage, hein? Et qu'elle n'imagine même pas que je vivrais rongée par le remords, je serais enfin libérée, je pourrais enfin vivre, vivre...


Le troisième sur la liste c'est lui, lui qui se moquait sans arrêt de moi. Je me souviens de lui riant et me pointant du doigt à travers une vitre. Il riait à chaque fois qu'il me croisait. Un jour, j'étais très malheureuse, tellement malheureuse que j'ai craqué dans la cour du collège, je me suis mise à pleurer. Les larmes coulaient toutes seules le long de mes joues, je ne maîtrisais même plus mon corps. Je me suis mise à marcher dans la cour, à marcher... à déambuler, sans but comme ça, pour ne pas rester toujours au même endroit, pour passer inaperçue. Lui, il m'a vu, et il a rit, j'étais donc risible? Après quand il me croisait il mimait quelqu'un qui pleurait en souvenir de ce jour, ce bon vieux jour... Mais aujourd'hui, il pourrait même pleurer, je ne t'épargnerais pas... j'en ai trop besoin... Mais il ne me fera pas ce plaisir, je le sais. Jusqu'au bout il se montrera méprisant avec moi. Il ne m'en croit pas capable? L'erreur! Il m'a toujours considéré comme une faible, quelqu'un qui se laisse marcher sur les pieds... peut être avait il raison avant. Mais aujourd'hui, il se trompes, il ignore de quoi je suis capable, il ne sait pas encore quelle jouissance je tire de cette vengeance. Oui, j'aime ça, et je crois que je le regretterais un peu quand je les aurais tous tué, ça me manquera, ce sentiment de toute puissance, et ce sentiment du devoir accompli, enfin, justice sera rendue... je serai vengée...


Son erreur a été de me sous-estimer. Il aurait pu s'en sortir sinon, il était bien plus fort que moi, plus grand aussi, mais il ne m'en n'a pas cru capable. Pourtant je le lui ai dit, je l'ai prévenu, je voulais qu'il sache que le gateau était empoisonnée, je voulais qu'il sache qu'il allait mourir, qu'il se rendre compte de tout, qu'il n'ait aucun espoir. Je ne tire même pas de plaisir à le voir souffrir et agoniser à mes pieds, parce que sa mort sera rapide. Je ne peux pas dire qu'il ne sentira rien non plus, et d'ailleurs je m'en moque, je veux juste que lui et tous ses semblables, ses anciens acolytes, disparaissent de la surface de cette planète. J'ai besoin qu'ils ne soient plus là pour oublier toute cette période de soufrance où j'étais une moins-que-rien. Je suis désolée pour eux tous d'une certaine façons, parce que si lui je lui en veux, ce n'est pas le cas pour tous. Pour certains, leur seul tort, c'est d'avoir été passif, d'avoir suivi le troupeau, de ne pas avoir levé le petit doigt pour me défendre... là j'aurais pu me montrer indulgente et les épargner, mais aucun n'a eu ce courage, personne n'est venu à mon aide, et aujourd'hui il est trop tard... »


Quand est ce que j'ai décidé que je finirais par le tuer lui aussi? Je ne sais pas. Au tout début, tout ce passait bien, il m'appelait tous les jours, m'offrait des fleurs, m'invitait au restaurant... Un jour, il a fait quelque chose sans moi, rien d'important, il est allé voir un ami, mais je me suis sentie abandonnée. Un peu après, il a reçu un coup de téléphone, j'étais à côté de lui, il a répondu et je me suis sentie tellement seule, exclue de sa vie. Ce n'était que des riens, des coups de téléphone, des visites à des amis, mais je ne supportais pas qu'il fasse quelque chose sans moi, comme si ça me retirait quelque chose, comme s'il risquait de m'oublier, comme s'il n'avait pas le droit de s'amuser, de vivre sans moi. C'était ça en fait, je ne supportais pas l'idée de ne pas lui être indispensable pour vivre. Pourtant, moi quand il n'était pas là, je n'aspirais qu'à le retrouver, je ne vivais qu'en fonction de lui... S'il vivait notre relation différemment de moi, peut être qu'il ne m'aimait pas vraiment, peut être il était avec moi pour réparer le passé, peut être il était avec moi parce qu'il avait pitié de moi, peut être il était avec moi pour se moquer de moi. Peut être qu'il avait monté tout ça avec les autres, tous ceux qui étaient au collège avec moi et qui m'avaient déjà fait souffrir, peut être cette réunion d'anciens élèves n'était elle qu'un prétexte, peut être était ce un piège, comme dans « Carrie »? Je ne serai pas la victime cette fois ci, je ne les laisserai pas me prendre comme bouc émissaire une nouvelle fois, non, je me défendrai, et la meilleure défense, c'est l'attaque, non? En plus, je me vengerai d'eux par la même occasion... Il sera le dernier, la cerise sur le gâteau...



Finalement, je le savais depuis le début, c'était trop beau pour durer. Mais ce n'est pas lui qui mettra fin à notre histoire, à mon histoire. Plus jamais je ne me laisserai faire, je ne serai plus jamais passive. Aujourd'hui c'est moi qui décide et si je dois être malheureuse, ce ne sera pas à cause de lui, ce ne sera pas sa faute, ce n'est pas lui qui me fera du mal. Plus jamais personne ne me fera de mal. Je suis maître de mon destin. Et il n'y a plus que moi qui puisse décider de me faire du mal, de nous faire du mal...

FIN

illustrations : images de Luis Royo
par Bouclesdor publié dans : Nouvelle
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